Ludifier sa formation c’est se doter d’outils efficaces pour engager les stagiaires dans les apprentissages. Contrairement aux idées reçues, jouer n’est pas toujours amusant ! Voyez comment je travaille la solidarité au sein de l’équipe et le sens à donner à son travail : je vous parle ici du choix du jeu, des finalités de l’exercice, du lien avec le contexte professionnel.
La sélection du jeu :
Dès l’annonce du programme, mes apprenants savent que nous allons piloter un avion. Après plusieurs jours d’aguichage, leur intérêt est en éveil, tout comme leur inquiétude.
Un jeu collaboratif a des avantages par rapport à mon objectif principal : travailler la cohésion de groupe. Je pourrais choisir un jeu de compétition pour faire une démonstration par l’absurde, mais j’ai des ambitions secondaires en tête.
Je choisis un jeu rapide. Une session ne dure pas plus de vingt minutes, ce qui permet d’en faire plusieurs et de constater l’évolution.
Le jeu est suffisamment facile pour être jouable : il ne s’agit pas de dégoûter les stagiaires. Il est assez difficile pour les mettre au défi, leur donner envie de dépasser leurs limites.
Je veille à diversifier ma communication pour leur présenter les règles du jeu : une vidéo les résume, une autre déroule une partie complète, le livret est à leur disposition, en plusieurs exemplaires pour l’écrit et puis, bien sûr, ils les vivront…
Je n’impose pas les missions de chacun. Je me contente de demander qui se porte volontaire pour être le pilote, le copilote. Je suggère qu’il faut répartir les individus dans l’équipe de chacun et qu’il serait bon qu’un participant se charge de se référer à la procédure en cas de besoin.
Enfin, je leur rappelle qu’ils peuvent prendre tout le temps de revoir les clips, de faire des pauses concertation entre chaque manche, etc. Focalisés isolément sur les buts du jeu, ils s’accrochent aux rôles connus et se lancent dans un match que j’espère qu’ils perdront !
Les objectifs de l’exercice :
Le jeu initial est prévu pour deux personnes. Il suffirait à démontrer platement que les activités de l’un ont des conséquences sur celles de l’autre et sur le résultat final. Même en imaginant que chaque stagiaire puisse incarner une fois le pilote ou le copilote tandis que les voisins observent, l’attention serait maintenue au cours de deux parties au maximum. Le débriefing amènerait un « ah ouais, on voit ce que tu veux dire ». L’esprit de compétition ferait trépigner les derniers en attendant de prouver qu’ils sauraient faire mieux. Ils pourraient aussi se désinvestir.
En ajoutant des attentes immédiates d’action vis-à-vis des spectateurs sans leur dire exactement quoi faire, je les mets délibérément dans une situation où ils cherchent leur place, la trouvent ou pas. En se portant volontaires pour représenter le pilote ou le copilote, deux apprenants endossent sans le savoir le rôle de leader et de chef d’équipe. Dès que la session commence, ils se focalisent sur l’incidence des lancers de dés. La première joute est une belle démonstration de l’effet tunnel et ça tombe bien parce que ça existe dans l’aviation. C’est ce qui explique certains accidents : l’équipage se focalise sur la résolution d’un problème particulier en négligeant d’autres signaux d’alerte.
Le deuxième match fait entrer en lice des participants actifs, surtout si des erreurs ont fait perdre la première partie. Je souligne au moment du feed-back que la vidéo présentait la faute d’un joueur. Aucun n’en a appris quoi que ce soit, tandis que leurs propres étourderies leur ont permis de faire un bond dans la compréhension de la règle.
À la troisième phase, les pilotes et copilotes cèdent volontiers leur place à ceux qu’ils ont précédemment laissés de côté parce qu’ils ne savaient pas bien comment les engager.
Toute cette partie a pour but de démontrer les effets positifs d’un travail d’équipe, l’intelligence collective à l’œuvre, la solitude du décideur.
Le pouvoir d’agir :
Moi, Goupil, je me lèche les babines à voir mes stagiaires souffrir, évoluer, souffler, soulagés qu’ils sont d’avoir trouvé des solutions… ensemble.
Au moment du feed-back, les plus dynamiques durant la session sont bien sûr ceux qui prennent la parole en premier. Les moins actifs espèrent que je les oublierai alors que c’est ceux qui m’intéressent le plus, évidemment.
À partir du moment où je demande ce qui leur a manqué au début, ils comprennent qu’ils étaient tous dans le même avion et qu’ils ont tous vécu une impression analogue. Parfois, certains décident de ne pas embarquer du tout par manque de compréhension du rôle qu’il pourrait jouer.
Il faut savoir accepter qu’un stagiaire refuse de participer et en faire la pierre angulaire du débriefing, quelle que soit la raison de son retrait.
S’il est normal de demander à son responsable de clarifier les tâches, surtout au moment de la prise de fonction, il serait préjudiciable de tout attendre de lui. Les représentations, les glissements dus aux habitudes de l’organisation rendent la fiche de poste plus ou moins floue, quand elle existe.
De plus, connaître sa mission n’empêche pas l’effet tunnel : le salarié, centré sur ses propres buts – quand ce n’est pas sur ses avantages particuliers – ne parvient pas à prendre de la hauteur, de l’altitude et à comprendre les ambitions de sa structure et les intérêts du public.
Le rôle du manager ? Permettre à son équipe de se former pour revenir aux bases, prendre le temps de revenir aux fondamentaux de ses objectifs et de ceux du collectif, apprendre à mettre son intelligence au service de celui-ci. En récupérant du pouvoir d’agir, le personnel donne du sens à son activité, améliore son impact sur le territoire et trouve du bien-être au travail.
Jouer, ce n’est pas toujours passer un bon moment en formation, c’est vivre une séquence marquante. Le jeu est sans enjeux, mais il peut mettre en valeur les visées du groupe dans le quotidien de l’apprenant. Il permet de commettre des erreurs sans conséquences immédiates et dramatiques. La puissance de l’émotion éprouvée au cours de la partie imprime durablement l’apprentissage. Il engage l’individu dans son propre stage et lui redonne de la capacité d’agir dans sa vie professionnelle.


