Pour prolonger la journée internationale de la démocratie, je vous propose de la faire vivre au quotidien dans vos structures.
« Bien sûr ! me répondrez-vous. C’est bien normal ! »
Magnifique !
Si je vous propose de travailler les règles de vie avec les enfants, voire avec les adolescents, vous me répondrez : « Oui, bien sûr ! On les fait réfléchir là-dessus ». Ou bien : « Chez nous, ce sont des feux verts et des feux rouges ».
Pour moi, c’est du pareil au même, car comprendre le sens de la loi est nécessaire pour que le bénéficiaire s’y conforme et accepte la sanction qui découle de sa transgression.
Je parle bien ici de loi et non de règlement appliqué avec d’autant plus de sévérité qu’il fluctue en fonction des jours et des adultes.
Regardons cela ensemble.
Les principes de la démocratie et les droits fondamentaux.
Quatre principes de la démocratie.
Si je dis :
- Égalité devant la loi.
- Respect des droits fondamentaux.
Chacun est partant pour dire que cela s’applique aussi aux enfants.
Encore faut-il se mettre d’accord sur ces droits. Le défenseur des droits en compte douze :
- Droit à l’égalité (un des quatre principes).
- Droit d’avoir une identité.
- Droit de vivre en famille.
- Droit à la santé.
- Droit à l’éducation et aux loisirs.
- Droit à la protection de la vie privée (souvent légèrement bafoué).
- Droit à une justice adaptée à son âge.
- Droit d’être protégé en temps de guerre.
- Droit d’être protégé contre toute forme de violence.
- Droit d’être protégé contre toutes les formes d’exploitation.
- Droit de s’exprimer et d’être entendu sur les questions qui le concernent.
- Droit de l’enfant en situation de handicap de vivre avec et comme les autres.
L’avant-dernier point frotte un peu…
Droit des enfants et vie scolaire : une antinomie ?
Oui, ça frotte, car tous les encadrants voient d’ici de petits sauvageons s’exprimer, donner leur avis sur tout et n’importe quoi.
Si je précise que les deux derniers principes de la démocratie sont :
- La participation citoyenne.
- La liberté d’expression.
Là, ça grince carrément.
« Non, mais on va laisser tomber la démocratie. Ils sont trop petits. On leur demandera juste s’ils veulent des haricots verts ou des petits pois, ça suffira ! »
D’un côté, on peut trouver plusieurs bonnes raisons de ne pas se préoccuper de l’avis des enfants :
- Ils sont trop jeunes ou trop bêtes (c’est l’âge où ils voudront fumer et boire de la bière)
- Nous devons assurer leur sécurité même contre leur gré
- Nous n’avons pas le temps de discuter.
- Nous sommes les adultes, nous savons ce qui leur convient.
Je me demande comment, alors, ils deviendront des citoyens ?
J’entends l’écho des incivilités, des comportements infantiles et autres passe-droits insupportables. À quoi répondent de nouvelles rumeurs : sentiment d’isolement, de déliquescence de la société, de perte d’un hier radieux…
Selon Olivier Reboul, « l’antinomie n’est pas une simple contradiction entre deux théories. Le mot a un sens philosophique, donc rigoureux et précis. L’antinomie est la contradiction entre deux “lois”, c’est-à-dire deux principes dont chacun est en soi légitime […] la seule méthode pour résoudre l’antinomie est alors de passer à un autre niveau, à une synthèse qualitativement différente » 1
Faisons mine de laisser tomber la démocratie dans les lieux de vie des enfants : à l’école, au collège, au lycée et dans les accueils de loisirs, partout où ils apprennent à vivre ensemble.
Voyons le résultat :
- Des graffiti dans les toilettes.
- Des coups en dessous.
- Des gros mots.
- Des agressions verbales.
- Des violences physiques.
- Une absence de respect envers les personnels.
- Un manque de confiance envers les adultes.
- Un sentiment d’injustice.
- Des vengeances.
- Des règlements de compte.
- Des attitudes de retrait.
- De la défiance.
- De l’incompréhension.
- De la souffrance.
Non, je n’exagère pas.
Toujours selon Olivier Reboul, « on peut distinguer deux pôles opposés : la rigueur comme sévérité et la rigueur comme cohérence-sévérité […] Rien n’est plus mystificateur que la rigueur appliquée à un domaine qui ne la comporte pas. Et c’est vrai de la sévérité comme de la cohérence. Dès qu’on est rigoureux sans être autocritique, sans s’interroger sur sa propre rigueur, on tombe dans le rigorisme, qui est une forme de violence. »2
« Non, mais puisqu’on vous dit que nous sommes bienveillants et qu’on a des feux verts et des feux rouges ! C’est vexant, à la fin ! »
Se former pour former des citoyens
Nous ne sommes pas juristes et nous sommes plus ou moins volontairement citoyens. Je conçois qu’il puisse être difficile d’imaginer demander son opinion à un enfant et plus encore à des adolescents, en groupe. « Perdre » du temps à cela, c’est surtout en gagner.
Et il s’agit moins de leur demander leur avis que de leur faire prendre conscience de la logique implacable qui nous permet d’atteindre un objectif commun : vivre ensemble.
Cette logique, vous la connaissez déjà : c’est celle qui vous garantit des accidents de la route. Si vous ne grillez pas le stop, ce n’est pas parce que vous risquez une amende : les autres chauffeurs ont l’obligation de le marquer aussi, ce qui garantit votre sécurité personnelle.
Chaque lieu répond à ses propres lois qui assurent un droit :
- « J’ai le droit de manger dans le calme » > « Je n’ai pas le droit de crier ».
- « J’ai le droit d’avoir des toilettes propres » > « Je n’ai pas le droit de faire pipi à terre ».
- « J’ai le droit de me défouler » > « Je n’ai pas le droit de monopoliser le terrain de basket ».
- « J’ai le droit au respect » > « Je n’ai pas le droit de ne pas respecter les autres ».
Généralement, dans un règlement intérieur, on reste dans le flou pour tenter de parer à toute éventualité. Avec des lois pour chaque lieu de vie, on peut en rajouter au fur et à mesure des situations. Nous n’avons bientôt plus besoin de les écrire. Il suffit de faire réfléchir les personnes concernées, puis elles réfléchissent spontanément, et, enfin, cette façon de penser devient réflexe.
Pour enfoncer le clou, écoutons François Dubet nous parler de sa vision de la formation des enseignants : « Cette formation doit aussi faire une plus grande place aux problématiques psychologiques de l’enfance et de l’adolescence, ainsi qu’aux relations humaines en général. Enfin, elle devrait inclure une sensibilisation aux enjeux éthiques et politiques de l’éducation commune et de l’apprentissage de la vie démocratique et des devoirs qu’elle impose dans la vie quotidienne des classes et des établissements. »3
Former les encadrants, les animateurs, aux enjeux de l’éducation, transformer les équipes en communauté, c’est nécessaire. Au-delà même de l’intérêt pour la démocratie, la société, pour l’enfant lui-même, je vous certifie que cette façon de procéder apportera une sérénité que tous les personnels désespèrent de vivre dans leur milieu professionnel.
- 1.Olivier Reboul : La philosophie de l’éducation. Éd. PUF page 67
- 2.Olivier Reboul : La philosophie de l’éducation. Éd. PUF page 83
- 3.François Dubet – Marie Duru Bellat : L’emprise scolaire. Éd. SciencesPo Les Presses page 214




