La semaine mondiale de l’éducation aux médias commence demain vendredi 24 octobre. Des souvenirs me reviennent comme autant de drames évités. Ils nous rappellent le rôle central des encadreurs, des animateurs, des personnels de surveillance… Sont-ils outillés pour repérer les signes de dérives des pratiques des jeunes ?
Harcèlement en ligne : comprendre les risques et agir vite
— Madame ! Madame !
— Bonjour Cynthia, qu’est-ce qu’il y a ?
— Madame ! Madame ! Il faut que je vous parle !
— Je vais dans la cour, tu peux m’accompagner…
— Non ! Non ! C’est urgent ! Non ! Il faut que je vous parle !
J’ai compris que c’était important, je lui ai demandé de me suivre dans mon bureau.
Elle était en 4e. Elle avait peu d’amis, des résultats scolaires moyens à faibles, un physique en devenir, un style incertain. Elle semblait serviable, maladroite et surtout crédule.
Elle avait accepté de discuter sur Internet avec un copain qui l’avait séduite par des phrases qu’elle rêvait d’entendre comme tout le monde. Il l’avait valorisée, mise en confiance au point qu’elle accepte de se déshabiller et de lui montrer face webcam comment elle se caressait en rêvant de lui.
Sauf qu’il avait capturé la vidéo et l’avait balancé sur tous les téléphones de ses camarades de classe. Sauf que ce n’était même pas un garçon, c’était une fille beaucoup plus jolie et populaire que Cynthia. Elle avait trouvé que ça la rendrait encore plus intéressante.
J’ai géré la jeune, les élèves, les images, les parents…
Heureusement que Cynthia est venue me voir au lieu de faire une fugue ou de s’en prendre à elle-même…
Former les encadrants pour accompagner les jeunes
Heureusement aussi qu’à cette époque, la viralité était moindre qu’aujourd’hui. J’ai pu juguler la diffusion de la vidéo qui ne circulait que dans un cercle restreint de copains par messages.
Nous étions en 2009. Le nombre d’abonnés à Facebook était en train d’exploser.
Avant ça j’avais connu les petits mots, les graffitis sur les tables et dans les toilettes, les on-dit sont passés du bouche-à-oreille à MSN et tout s’est enchaîné très vite : les adolescents ont échangé des noms d’oiseaux sur Facebook, le soir, à s’insulter ou se critiquer sans comprendre qu’ils allaient se revoir et que le virtuel avait son retentissement dans le réel.
Cette dissociation qui existe aussi chez les adultes m’a toujours fascinée. D’ailleurs, déjà à l’époque, les parents s’en mêlaient. Ils défendaient âprement leur progéniture sur leur propre profil, avec une inconscience similaire, une immaturité comparable.
En seize ans, les réseaux sociaux ont pris de l’ampleur, les actualités circulent à toute allure, disparaissent de la une aussitôt apparues. Les rumeurs font tache d’huile, d’autres les remplacent illico. Elles laissent dans les réalités quotidiennes des jeunes, dans le vase clos des cours de récréation où ils s’ennuient parfois, un mince fil à tirer pour s’occuper. Dans les accueils de loisirs, où les mêmes adolescents se retrouvent souvent, les règlements de compte larvés finissent dans certains cas par éclater au cœur du quartier ou écartent le perdant en aggravant son isolement.
Repérer les signaux faibles tout en respectant leur intimité, prévenir le harcèlement sans paraître intrusif, interroger sans aggraver la situation, connaître les médias du moment, y être sans copiner… Margot Déage affirme que « […] “le sale boulot” est généralement délégué à la vie scolaire, en particulier aux surveillants qui partagent les temps de sociabilité des élèves et sont les plus à même de repérer les tensions. Seulement, les équipes sont essentiellement des assemblages de mi-temps étudiants, qui ne sont ni formés ni reconnus, et qui ont du mal à s’investir. Submergées, parfois en sous-effectif, ces équipes sont tentées de pratiquer des négligences volontaires. Certains se saisissent toutefois de la question du harcèlement pour valoriser des compétences d’écoute, de gestion des conflits, de maîtrise du numérique et pour créer un lien singulier avec les élèves ». 1
Éduquer les jeunes aux médias c’est aussi, bien sûr, leur enseigner l’esprit critique, le décryptage des infox, l’utilisation de l’intelligence artificielle. S’ils comprennent vite comment fonctionne le numérique, il leur faut toute une existence pour appréhender les relations humaines. Former les encadrants dans les écoles, les collèges, lycées et centres sociaux, c’est les armer pour accompagner leur public vers une vie d’adulte sereine et responsable.
1 Margot Déage : À l’école des mauvaises réputations – éditions PUF 2023.




