Dimanche dernier, comme chaque semaine, j’écoutais Muriel Gilbert dans « Un bonbon sur la langue » https://www.rtl.fr/programmes/un-bonbon-sur-la-langue.
Un adolescent lui avait demandé l’heure. Il était resté estomaqué lorsqu’elle lui avait répondu « cinq heures moins le quart ». En effet, né à l’heure du digital, il ne connaissait pas cette formulation de 16 h 45.
Combien rencontrons-nous de ces décalages de références ? Déjà entre Français de la même classe d’âge, il arrive que nous ne nous comprenions pas.
Vivre dans un quartier multiculturel : Roubaix comme exemple
Que dire de ces enfants et adultes, déracinés pour des raisons économiques, de guerre, de maladie ou de climat ? Que ressentent-ils quand ils doivent se débrouiller pour vivre ou survivre ?
À l’heure où s’attisent autant de rancœurs que de pouvoir à prendre, je pense à leur courage. Je les ai côtoyés toute ma vie. Je pense à Ilmaz, mon camarade de CM1 qui n’a pas eu le temps de vivre pour parler autrement que par gestes.
Ils sont de toutes les nationalités. Ils possèdent souvent deux langues maternelles entre l’officielle et le dialecte de leur pays. Et ils ont dû apprendre la plus belle qui existe, parmi les plus difficiles…
C’est chaque jour que je les admire puisque je vis au milieu d’un melting-pot, dans le secteur le plus dynamique de Roubaix. J’adore mon quartier. J’y ai travaillé dans un centre social. L’association GRDR https://www.grdr.org/ animait des groupes de discussion entre femmes issues de l’immigration.
Dans une autre structure, Mourad, un collègue formidable, peinait à faire reconnaître l’utilité de son action, à disposer de moyens pour la mettre en œuvre.
Dans les écoles, collèges et lycées, j’ai rencontré nombre d’élèves allophones dont on ne savait que faire, d’autres qui s’accrochaient malgré les obstacles. J’ai vu des parents désespérés de ne pouvoir jouer leur rôle ; l’un d’entre eux se fit enguirlander par une CPE menaçante :
– Trop d’absences ! Allocations coupées ! Vous comprenez le français ?
Ce pauvre monsieur liquéfié s’apercevait des cachotteries de son épouse pendant qu’il travaillait en déplacement.
L’alphabétisation des adultes : un parcours semé d’embûches
Quoi de plus crucial que l’alphabétisation ?
Qui a connu certaines violences de l’Administration française, en tant qu’usager, ne pourra s’étonner d’une tendance naturelle à chercher l’aide de sa communauté, quitte à se leurrer.
Si vous êtes un enfant, vous serez pris en charge par l’éducation nationale grâce au CASNAV.
https://casnav.site.ac-lille.fr/casnav/casnav-missions
Après l’évaluation, vous serez scolarisé en milieu ordinaire dans votre classe d’âge. C’est un peu plus compliqué de vous trouver une place si vous avez plus de seize ans, mais l’effort est fourni, reconnaissons-le.
Notons que, si vous n’avez jamais été scolarisé dans votre pays d’origine, vous pouvez rester un an maximum dans la structure d’accueil initiale.
À l’école, tout dépend de l’enseignant qui aura plus ou moins de compétences spécifiques, de temps et d’appétence pour votre cas. J’en ai rencontré de formidables, croyez-moi !
Si vous êtes un adulte, c’est là que le bât blesse…
Car la Région considère que l’État doit assurer l’alphabétisation, tandis qu’elle accepte de financer des formations qui complètent les savoirs de base. La lutte contre l’illettrisme revêt une grande importance, mais « illettré » se distingue de « analphabète ».
Vous avez atteint la majorité ? Vous devez améliorer votre français pour faciliter votre vie quotidienne, comprendre vos enfants et envisager de trouver un travail ? Je vous souhaite bon courage !
Vous trouverez des associations qui ne pourront vous faire travailler qu’une heure par semaine. Vous rencontrerez des bénévoles pleins de bonne volonté, mais sans techniques pédagogiques adaptées. Des conseillers en tout genre qui vous enverront en FLE comme prérequis obligatoire avant d’entrer en chantier d’insertion. Vous serez encore refusé faute d’avoir suffisamment progressé.
Un père ROM entre dignité et débrouille et un ingénieur soudanais face aux limites des formations
C’est ce qu’a vécu un ROM de ma connaissance. J’accompagnais ses filles dans leurs démarches de recherche d’emploi. Quel héros que cet homme-là ! Il fustigeait la mendicité et avait exigé que ses cinq enfants aillent à l’école. C’est vrai, il ne parlait presque pas français. Pourtant, je le comprenais et il me comprenait. Il s’en sortait en revendant des bricoles sur les marchés et les braderies. Il s’y rendait à vélo. La famille n’avait droit à rien : pas de RSA, pas d’APL, à peine une petite aide ponctuelle du Département et l’AME.
À 55 ans, sa conseillère l’a envoyé pour la troisième fois en FLE à Lille à son grand désespoir. Il savait très bien qu’il ne ferait que perdre des jours de débrouille. Car c’est juste une violence inutile, pour quelqu’un qui n’a jamais été scolarisé. L’ACI, où il voulait balayer les rues, l’a retoqué encore sous prétexte de sécurité. Pur baratin !
La deuxième personne la plus admirable que j’ai rencontrée est un migrant soudanais, ingénieur de 32 ans. Contrairement à la plupart de ses compatriotes, il voulait rester en France.
Après avoir suivi les pauvres 50 heures de formation à l’arrivée, il a décidé d’apprendre seul. Il me racontait que ses amis avaient tendance à se comporter comme des enfants en faisant le bazar en cours. Ils se sentaient infantilisés par les méthodes et avaient l’impression de toujours faire la même chose. De fait, ils devaient répéter toute la série de « Bonjour ! Je m’appelle Untel » chaque fois qu’un nouveau intégrait le groupe.
Quand j’habitais Calais, je rêvais de gagner au loto pour racheter l’ancien hôpital et le réhabiliter pour y accueillir les migrants et les jeunes décrocheurs du territoire avec lesquels je travaillais. J’imaginais des chantiers participatifs avec des ateliers de transmission de compétences, en mode pair-aidance. Je réinventais l’IAE sans le savoir.
Bonne journée internationale de l’alphabétisation, donc !
Si c’est comme Noël, je fais un vœu pour que les budgets arrivent dans les associations, les centres sociaux, etc., et qu’ils soient bien utilisés. Je rêve que nous puissions échanger sur nos lectures, nos écrits, nos poésies… Par exemple, sur « La grammaire est une chanson douce », d’Erik Orsenna, que j’ai relu avec plaisir le week-end dernier.




